La Grèce, l’Espagne, l’Irlande, Chypre et les autres pays européens en difficulté financière auraient pu voir leur situation évitée, si seulement le Fonds monétaire international (FMI) avait appris de ses erreurs de la crise économique asiatique.

Au début des années 2000, l’économiste Joseph Stiglitz publie « La grande désillusion » (« Globalization and its Discontents » en version originale anglaise), un best-seller mondial qui critique les économistes du FMI. Selon l’auteur, l’application quasi aveugle de règles économiques par les économistes du FMI en fait une institution antidémocratique, hypocrite, idéologique, arythmique, déconnectée des réalités, inefficace et à la botte des puissances mondiales. Rien de moins. L’économiste en chef du FMI, Kenneth Rogoff, se porte à la défense de son institution, alors que plusieurs applaudissent la fraîcheur des idées de Stiglitz. 

Au cœur de la crise économique américaine, Rogoff co-publie à son tour « This Time is Different: Eight Centuries of Financial Folly ». Les auteurs y démontrent que les gouvernements n’ont tiré aucune leçon des cycles économiques et, qu’au lieu de dépenser et emprunter pour stimuler l’économie, en période de crise, il faut plutôt instaurer des politiques d’austérité, et ce, particulièrement lorsque le niveau de la dette publique dépasse 90 % du produit intérieur brut (PIB). Dans le contexte européen, cette thèse du FMI est devenue la règle, promue par l’Allemagne, pour paramétrer toutes les interventions de soutien. On en est même venu à voir le gouvernement chypriote piger dans les comptes bancaires des épargnants pour renflouer ses coffres! Comme si l’austérité traduite en réductions d’emplois ne mettait pas déjà les citoyens assez à contribution…

Le hic, c’est que les calculs de Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart sont vraisemblablement erronés!

Plusieurs économistes doutaient en effet des conclusions des auteurs et, en étudiant les données évaluées ainsi que leur traitement, se sont aperçus que Rogoff et Reinhart avaient erré, sur trois fronts. Premièrement, les auteurs ont omis certaines données essentielles dans leur analyse, ignorant par exemple certains pays très endettés qui ont connu malgré tout une bonne croissance économique. Deuxièmement, leur méthodologie défaillante ne tenait pas compte des différents contextes sociaux et économiques des huit siècles étudiés pour en arriver à leur conclusion… tout en faisant un abus flagrant de certains concepts statistiques plutôt inusités. Enfin, Rogoff et Reinhart ont tout simplement fait de graves erreurs en entrant leurs données… utilisant mal les fonctions pourtant simples du logiciel Excel!

Si les erreurs de la théorie de « This Time is Different » font perdre toute crédibilité aux critiques que Rogoff émettait sur celle de Stiglitz, il y a plus grave encore : en donnant un pouvoir démesuré au FMI qui cherchait à régulariser le marché selon ses propres règles, il accentue de plus le pouvoir des banques – souvent les premières à privilégier des stratégies d’austérité. Ce sont les banques que l’on sauve, pas l’économie d’un pays.

Je crois en fait que la situation donne plutôt raison à Joseph Stigliz, qui milite dans le sens d’une économie réinventée au sein de laquelle les banques devraient plutôt être des régulateurs d’emprunt et non des décideurs mondiaux. La croissance économique ne doit pas être l’objectif ultime, ni la santé d’une économie évaluée uniquement sur le produit intérieur brut. Pourquoi ne pas plutôt inventer une économie qui n’est pas fondée sur la cupidité comme principal levier d’activation et de développement? Voilà la question que pose Stiglitz et je suis entièrement d’accord avec lui, poursuivre dans la même voie ne fait plus de sens.