Pour expliquer l’importance des transformations à faire dans la société, j’ai adopté comme modèle de référence la métamorphose d’une chenille en papillon. J’ai donc entrepris d’étudier les principes de la métamorphose chez les insectes afin d’en tirer des conclusions sur les différentes familles de changement ainsi que sur les différents stades de changement par lesquels nous devrions avoir à passer.

L’idée est de prévoir la nature des événements à venir afin de s’assurer de ne pas agir pour les freiner et même pour chercher à les favoriser. Je clame, déjà depuis un certains temps, que la société humaine devra nécessairement passer par une métamorphose pour arriver à se transformer suffisamment pour cesser la destruction ou la dégénérescence de la biosphère qui résulte de son fonctionnement actuel. D’autant plus que le modèle américain, malgré une forte remise en question, est encore, dans la majorité des continents et des pays, considéré comme le modèle à suivre pour assurer le développement social.

Mais cesser de l’utiliser comme référence nécessite nécessairement de trouver une alternative et, pour trouver cette alternative, certaines sociétés, de par le monde, devront se métamorphoser. Pourquoi se métamorphoser ? Parce que pour représenter une solution de rechange viable en regard de la biosphère, le nouveau modèle de référence doit proposer une qualité de vie égale sinon supérieure à celle qui a cours aux États-Unis, mais elle doit le permettre en générant 10 fois moins de CO2, en consommant 5 fois moins de ressources et en cessant de générer des déchets qui deviennent toujours plus néfastes pour l’environnement, dans son ensemble et pour les nappes phréatiques, en particulier. La figure ci-contre présente mon énoncé de conférence.

Globalement, je crois que nous sommes confrontés à un changement de paradigme comme notre cadre global de fonctionnement nécessitant une grande abondance de ressources devra se transformer pour fonctionner en rareté des ressources, ce qui correspond à notre réalité planétaire.

Mais ce changement de paradigme ne se fera pas sans difficulté car l’ampleur des changements nécessitera une remise en question de la très grande majorité des infrastructures et systèmes de fonctionnement qui nous ont permis d’atteindre notre mode de vie actuel. Il devra donc se faire parallèlement une multitude de transformation de tous les aspects de la société. Pour réussir, nous devons changer complètement notre perception du fonctionnement de la société, notre paradigme. Le changement sera donc global comme cherche à l’exprimer la figure ci-contre.

Un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses. Il est nécessairement structuré autour d’un modèle cohérent, d’une vision du monde reposant sur une base définie. C’est en quelque sorte un rail de la pensée d’où émergent les lois assurant le fonctionnement organisé de la société.

Plusieurs caractéristiques du paradigme actuel doivent changer, dont notamment :

  • Rechercher la croissance de la population
  • Viser la croissance de la consommation
  • Assumer une disponibilité infinie des ressources
  • Utiliser des modèles de références anthropocentriques
  • Favoriser un capitalisme de croissance
  • Etc.

Mais comme tous ces changements doivent advenir alors même que la société est en fonctionnement, le changement de paradigme doit se faire par le biais d’une étape de métamorphose. Celle que j’utilise pour illustrer mon propos est la métamorphose d’une chenille en papillon pour plusieurs raisons dont la plus importante est que la chenille est un insecte qui consomme énormément de biomasse et qui ravage son environnement alors que le papillon qui émerge de la métamorphose est lui un insecte qui consomme énormément moins de biomasse et qui surtout régénère son environnement en assurant la pollinisation des fleurs. Je trouve que cette métaphore est représentative de la nature du changement que la société occidentale doit réussir à opérer en vue de remplacer le mode de vie américain par une solution de rechnage viable pour le futur de l’humanité. La figure ci-contre illustre l’utilisation de cette métaphore que je fais pendant mes conférences.

Métamorphose de chenilles

Pour aborder la nature du défi sociétal je me suis référé à la métamorphose des insectes pour voir comment les scientifiques avaient classé les différentes étapes et comment ils avaient segmentés les différentes familles de transformation. L’objectif est de mettre en évidence une série de questions qui doivent être répondues afin d’identifier et de comprendre les mécanismes qui nous permettront de transformer notre société de consommation en société d’utilisation comme le disent si bien les promoteurs des principes d’écologie industrielle dont d’ailleurs je suis.

La métamorphose met en jeu divers mécanismes :

  • L’histogenèse : les disques imaginaux constitués d’une dizaine de cellules dites « souches » se transforment durant la métamorphose en une poussée d’organes nouveaux à partir d’amas de cellules;  les histoblastes, des cellules disséminées en îlots, se multiplient activement sous le contrôle de l’ecdysone, une hormone de mue. La larve est une « mosaïque », composée de territoires larvaires différenciés et de territoires imaginaux restés à l’état indifférencié (embryonnaires).
  • L’histolyse (l’inverse de l’histogenèse) : des organes larvaires spécialisés dégénèrent (autolyse) ou sont attaqués par les phagocytes, les éboueurs de l’organisme.
  • Le remaniement sur place d’organes larvaires : les tissus concernés (muscles et intestin moyen, par exemple) sont colonisés par des cellules embryonnaires (histoblastes) qui désorganisent les microfibrilles larvaires. Il y a ensuite recréation progressive de nouvelles microfibrilles.

Métamorphose de sociétés

Ces trois catégories d’événement cumulées décrivent les différents processus de la métamorphose sont très intéressantes. J’ai essayé de traduire ces définitions scientifiques en concepts applicables dans le contexte de la métamorphose d’une société et j’ai obtenu les catégories suivantes :

  • Histogenèse : apparition de nouvelles infrastructures sociales ou industrielles qui se développeront autour de l’apparition de nouvelles capacités de faire adaptées au nouveau contexte. Ces nouvelles capacités de faire peuvent être localisées comme une capacité de fabriquer un équipement (autos électriques, par ex.) ou encore distribuées comme une nouvelle compétence sociale (conception de produits évolutifs, par ex.). Dans le deuxième cas, cette nouvelle capacité de faire apparaîtra dans plusieurs endroits en même temps et s’intègrera graduellement pour devenir une compétence globale. Pour la société, nous devons donc nous demander quelles seront les nouvelles capacités de faire  nécessaires pour permettre d’atteindre les prérequis de la durabilité.
  • Histolyse : C’est la disparition par atrophie de capacités de faire actuellement nécessaires pour faire fonctionner une société de consommation qui deviendront inutiles ou très secondaires dans un contexte de durabilité. Le suremballage, beaucoup de produits jetables et aussi probablement plusieurs types de véhicules récréatifs devraient rentrer dans cette catégorie.
  • Remaniement de structures et d’infrastructures opérationnelles existantes, leur adaptation en vue de leur fonctionnement dans un contexte présentant des ressources et des caractéristiques différentes (sources d’énergies accumulées (pétrole, charbon, …) vers sources d’énergies dynamiques (vent, soleil, …), par ex.).  Élimination de certaines sous-fonctions ou régénération de nouvelles sous-fonctions pour permettre le fonctionnement dans le nouveau contexte de durabilité et de rareté. La réorganisation des réseaux de distribution d’électricité pour permettre leur fonctionnement à partir d’approvisionnements dynamiques est un bon exemple de ce type de transformation.

Quoi qu’il en soit, parmi les analyses globales et préliminaires que nous devons effectuer en groupe pour chaque sous-ensemble de la société, en-tête de liste doivent se trouver : l’exploration et l’identification des nouvelles capacités de faire qui devront émerger par histogénèse ainsi que celles qui sont susceptibles de disparaître par histolyse et, surtout, la plus grande partie, celles que nous devrons remanier pour permettre leur fonctionnement optimal dans le contexte du développement durable.  C’est le premier défi que devront relever des participants dans le réseau d’analyse prospective.

Les étapes de la métamorphose

L’autre élément que nous devons prendre en considération concerne les étapes de la métamorphose. Mes lectures sur le sujet m’ont permis de prendre conscience que, dans beaucoup de cas, la nature procédait par étapes avec, entre les étapes, des périodes stables pendant laquelle l’organisme grandi et se développe avant d’entreprendre une nouvelle phase de métamorphose.

Nous pouvons certainement considérer que les passages à l’ère agricole puis à l’ère industrielle ont été des étapes de métamorphose et que la prochaine est certainement celle du passage à l’« écohérence » ou à l’âge de la connaissance telle que le décrit si bien Marc Halévy dans son livre intitulé justement « L’âge de la connaissance ». Quoi qu’il en soit, je pense que la prochaine métamorphose se fera en trois étapes :

  1. La consolidation et l’autonomie, période pendant laquelle une collectivité, dans un territoire donné, réduira très substantiellement sa dépendance face à l’économie internationale pour assurer son fonctionnement journalier. Je crois que, pendant cette période, les frontières des pays deviendront beaucoup plus fermées. Nous ferons comme les chenilles qui doivent d’abord se faire un cocon avant de se mettre à se transformer. Ce sera le début de la régionalisation de l’économie.
  2. L’implantation de l’écohérence, période pendant laquelle la collectivité transformera ses actifs équipementiers en vue de les rendre évolutifs, d’optimiser son autonomie opérationnelle et de s’ajuster au nouveau contexte énergétique. Ce sera l’intensification de la régionalisation de l’économie.
  3. L’optimisation environnementale, période pendant laquelle un territoire intègrera son fonctionnement au point où il réussira à réduire son empreinte environnementale en deçà d’un niveau qui n’affectera pas la biosphère. Cela se fera par l’introduction de nouvelles technologies adaptées aux nouveaux contextes. Ce sera le retour graduel à une mondialisation de l’économie, mais selon un protocole beaucoup décentralisé.

L’objectif étant, qu’en bout de course, nous ayons réussi à concevoir une forme de société capable de maintenir la qualité de vie des occidentaux tout en neutralisant son impact sur l’environnement et la dégradation qui en découle. Nous aurons alors un « mode de vie écohérent » … an « ecoherent way of life ».